L'ours polaire

L'ours polaire

Les Amérindiens des Etats Unis au 20ème siècle (2) : de 1924 à 1960  : le panier et le serpent

 

 

 VIII) L’IRA et John Collier


Nous voici en 1924 : les amérindiens des Etats-Unis viennent tous d’avoir la nationalité américaine pleine et entière. Apparemment, on pourrait en conclure que l’histoire est finie, que les indiens sont tous assimilés et que règne (grosso modo) la paix et l’harmonie.
Mais est-ce le cas ? Quelle est la situation des communautés amérindiennes à cette époque ? Sont-elles aussi assimilées que certains le voudraient ? Que reste-t-il des cultures amérindiennes ?
Un document demandé par le Sénat des Etats-Unis, le rapport Meriem, allait apporter une lumière crue sur cette situation.

 

 a)Le rapport Meriem

A cette date, il était devenu évident pour la plupart des observateurs que la politique indienne du gouvernement américain avait débouché sur un véritable désastre. Mais jusqu'à quel point?

Pour le savoir, l’Institute for Governement Research demanda au docteur Lewis Meriam de faire une enquête sur la situation dans les réserves en 1926.

Cette étude déboucha sur un rapport de 847 pages qui fut présenté le 21 février 1928 au Secrétaire de l’Intérieur Hubert Work. La commission avait parcouru 23 états et visité 95 réserves, écoles et hôpitaux sur une durée de trois ans.

Les conclusions en étaient terrifiantes!

 

L’amérindien moyen des Etats Unis n’avait qu’une espérance de vie de 44 ans et le taux de mortalité de 25.9/1000 était le double de celui des américains blancs. Le taux de mortalité infantile grimpait même à 190.7/1000, alors que celui des Noirs était de 114/1000 et celui des Blancs de 70.8/1000! La rougeole, la pneumonie et la tuberculose étaient les principales causes de décès. Les enquêteurs découvrirent avec horreur que dans les écoles indiennes du gouvernement les enfants vivaient dans des conditions d’hygiène déplorable et étaient nourris pour onze cents par jour: du coup, ils n’avaient que rarement des légumes frais et du lait.

Les hôpitaux destinés aux Indiens manquaient de tout: personnel, équipement, locaux adaptés et étaient souvent plus ou moins délabrés.

La grande majorité des Amérindiens étaient pauvres ou très pauvres, avec un revenu moyen de 100 à 200 dollars par an, contre une moyenne nationale de 1350 dollars.

Cette indigence était expliquée en grande partie par "l’allotment" des terres résultant du "Dawes Act". Les terres qui leurs avaient été alloués étaient en général si pauvres que même le meilleur agriculteur qui soit n’aurait pu en tirer de quoi faire vivre sa famille.

Autre problème, du fait des changements politiques résultant des élections, des changements à la tête du gouvernement et des ministères qui s’en suivaient, le BIA ne favorisait pas les projets de développement à long terme, c’est à dire au-delà de trois ou quatre ans au maximum.

 

Le rapport pointa aussi l’échec de l’éducation appliquée jusque ici aux enfants indiens en préconisant qu’ils ne soient plus placés dans des écoles séparées, mais mêlés aux enfants d’autres origines.

Il envoyait d’ailleurs une volée de bois vert aux "Indian Boarding School" en soulignant leur échec éducatif et, comme il l’a déjà été dit, les mauvaises conditions de vie des élèves.

Le rapport préconisait plusieurs mesures pour remédier à la situation, mais dans l’immédiat le Président Hoover et le gouvernement américain réagirent peu à celle-ci: la crise de 1929 allait en effet se déclencher et ses signes précurseurs apparaissaient déjà: le gouvernement allait se trouver face à une crise économique sans précédent et les quelques centaines de milliers d’amérindiens n’allaient que peu peser face à des millions de chômeurs!

Cependant, les écoles qui avaient la plus mauvaise réputation furent fermées d’office et des fonds supplémentaires alloués aux écoles indiennes pour fournir de la nourriture et des vêtements corrects aux élèves.

Si l’allotment était fermement critiqué par le rapport Meriam, il ne sera pas stoppé pour autant, mais fortement ralenti.

Par contre, les conclusions du rapport seront prises en compte pour l’établissement de l’Indian Reorganisation Act de 1934. Mais avant d’aborder ce dernier, il faut parler d’un personnage très important pour notre histoire: John Collier

 

 

b) John Collier : l’homme qui entrouvrit le panier

John Collier (à droite) vers 1934Un activiste amérindien dont j’ai oublié le nom déclara que jusqu’en 1934 « l’indien était comme un serpent endormi dans un panier fermé. Puis un homme est arrivé et à entrebâillé le couvercle… ». Cet homme, c’était John Collier (1884-1968).

 

Pourtant, rien ne prédestinait au départ ce géorgien né dans une riche famille d’Atlanta de s’intéresser aux amérindiens. Son père, Charles Collier, était un banquier et un homme d’affaire très influent.

Brillant élève, Collier étudia à la Columbia University, puis au Collège de France à Paris. Durant ses études, il se passionna sur les effets du machinisme sur la société. Il considérait que celle-ci devenait trop individualiste et pensait que la société américaine devait rétablir en son sein un sens de la communauté et de la responsabilité.

Collier voulait à travers l’action d’institutions sociales changer le comportement et le mode de pensée des gens. En 1908, il écrira un article élogieux sur la mairie socialiste de Milwaukee dans le Harper’s Weekly, l’un des magazine les plus lus des Etats Unis.

 

1919 sera une année importante pour Collier : il rencontrera pour la première fois des indiens en chair et en os. Alors qu’il venait de s’installer en Californie, il partira visiter l’une de ses amies, l’artiste Mabel Dodge au pueblo de Taos dans le Nouveau Mexique. En sa compagnie, il assistera comme spectateur à une cérémonie Pueblo : ce sera pour cet homme profondément religieux  une révélation quasi mystique. Pendant plus de deux ans, il restera dans une communauté d’artistes près de Taos où il étudiera l’histoire et la vie des amérindiens. Ce qu’il apprit le persuada que les indiens et leur culture étaient menacés de destruction par la société blanche dominante et la politique d’assimilation qui avait alors cours et qu’il fallait mettre un terme à cette dernière.

A son retour comme enseignant à San Francisco, il commença à travailler sur l’idée d’un pluralisme culturel permettant aux nations indiennes de préserver leurs cultures, ou ce qui en restait. Il pensait que la clé de cette préservation était basée sur la possession de la terre et commença à plaider pour l’abolition du « Dawes Allotment Act » et à critiquer l’action (ou plutôt l’inaction) du Bureau des Affaires Indiennes, en relation étroite avec l’American Indian Defense Association. Son intervention sera l’un des éléments qui aboutira à la création de la Commission Meriam en 1928.

Mais c’est alors que la crise de 1929 éclata, entraînant pour presque toute la population des Etats Unis une dégradation des conditions économiques et sociales.

L’arrivée au pouvoir en 1933 de Franklin Roosevelt et la politique de New Deal qu'il lancera offrira à Collier l'opportunité de mettre ses idées en pratique.

Harold Ickes, le secrétaire de l’Intérieur, le connaissait et le proposa comme Commissaire aux Affaires Indiennes à Roosevelt. Ce dernier, qui ne comprenait pas l’intérêt de Collier pour les amérindiens, lui proposa des postes plus prestigieux, mais Collier ne voulait pas d’autre poste !

 

A peine nommé, Collier créera l’Indian Civilian Conservation Corps destiné tout à la fois à procurer des emplois aux très nombreux amérindiens au chômage, mais aussi à lutter contre l’érosion des terres, à reboiser, à améliorer les pâturages ou toutes autres sortes de travaux publics bénéficiant aux réserves.

Il sera aussi l’initiateur de l’Indian Reorganisation Act en 1934. Cette loi adoptée par le Sénat tournait le dos à près de cinquante ans de politique indienne. Elle favorisait l’autodétermination des nations indiennes et revenait à la propriété collective des terres par la tribu.

Collier appuya aussi une mesure qui permettait au secrétaire de l’Intérieur de signer des accords avec les différents états des Etats Unis pour favoriser des actions visant à améliorer les conditions sociales et économiques des amérindiens.

 

Tout le monde n’applaudit pas à ses mesures ! Beaucoup l’attaquèrent en le taxant de « socialiste » (une injure aux Etats Unis) voire de « communiste ». Parmi ceux ci, il y avait bien sûr bien des gens dont les intérêts étaient contrariés par la politique du New Deal 

Des indiens s’opposèrent aussi aux mesures de Collier. Certains s’étaient accommodés de la situation et redoutaient les nouveautés, de crainte de voir leur sort empirer. D’autres s’élevèrent contre la décision de Collier d’imposer aux réserves des gouvernements élus et des constitutions à « l’américaine » aux dépens des modes traditionnels de gouvernement. Beaucoup décrièrent sa politique comme étant paternaliste.

 

En 1945, il démissionna de son poste qu’il occupait depuis plus de dix ans et finit sa vie comme directeur du National Indian Institute et professeur de sociologie à New York.

 

 

c) L’Indian Reorganisation Act

 Ce texte arrête définitivement l’Allotment des terres indiennes, les protège de la spéculation et prévoit l’allocation de deux milliards de dollars pour permettre aux tribus de racheter des terres. Cette mesure permettra aux terres indiennes de s’accroître d’un million d’hectares entre 1934 et 1944.

Il crée aussi des conseils tribaux élus et incite chaque tribu à adopter une constitution proche de celle des Etats-Unis. Une majorité de tribus adoptera ces mesures, mais il faut signaler que les nombreuses abstentions ont été considérées comme des votes positifs, alors que par exemple chez les Oglalas, l’abstention et traditionnellement considérée comme un refus… En tout, 77 tribus refuseront de revenir à la propriété collective des terres

Si les décisions de ces nouveaux conseils tribaux sont soumises à l’accord du Bureau des Affaires Indiennes, ce texte redonne aux nations indiennes une autonomie certes limitée, mais qu’elles n’avaient plus connu depuis longtemps en leur laissant une marge de décision sur leur destin.

Il instaure un nouveau système qui voit disparaître "l’Agent aux Affaires Indiennes" au profit d’un superintendant.

Sur le plan économique, les amérindiens sont encouragés à se regrouper en coopérative ou sociétés d’affaire.

En ce qui concerne l’éducation, les internats sont remplacés par des écoles de proximités où les enseignants sont poussés à valoriser les cultures indiennes et l’art encouragé.

La pratique des religions traditionnelles sont de au moins théoriquement tolérés et des rites interdits depuis les années 1880 de nouveaux célébrés publiquement.

 

J’ai déjà mentionné que des oppositions se firent jour. Sur les réserves il existait une forte opposition entre "Full-Blood" et métis. Celle-ci avait été encouragé et même suscité très tôt par le gouvernement américain pour affaiblir et diviser les nations indiennes. Les métis étaient en effet en règle générale plus "sensibles" à l’assimilation et se trouvaient donc favorisés pour occuper les postes importants, les meilleures terres et les meilleurs emplois. Les "Full-Blood" du coup s’estimaient lésés à juste titre et pratiquaient une opposition larvée.

D’autres divisions existaient. Ainsi, sur la réserve Apache Mescaleros du Nouveau Mexique, les Mescaleros qui étaient plutôt traditionalistes s’opposaient aux Chiricahuas de Fort Sill (anciens membres de la bande de Geronimo) qui étaient plus acculturés qu’eux.

Une autre situation semblable se trouvait pas loin de là chez les Apaches Jicarillas. Ces derniers étaient depuis toujours divisés en deux bandes distinctes qui avaient une vie indépendante: les "Llaneros" (ou "Gens des Plaines") qui avaient adoptés le mode de vie des chasseurs de Bisons et les "Olleros" (ou "Gens des Montagnes") qui vivaient dans des villages imités de ceux des Pueblos, pratiquaient l’agriculture et la fabrication de la poterie. Tous deux percevaient de façon diamétralement opposés la politique de Collier.

Enfin, pour clore la liste, même au Pueblos de Taos, chouchou de Collier règnait la division entre les adeptes des religions traditionnelles et les convertis de l’Eglise du Peyotl .

 

C’est peu dire que l’Indian Reogranisation Act se heurtera à de nombreuses difficultés provenant de ceux qu’il était censé aidé! Les "Full-Bloods" y verront une manœuvre pour les spolier de leurs droits, attaquer le système traditionnel des conseils tribaux et favoriser les "sang-mélés" qui domineront les conseils élus. Les adeptes des cultes traditionnels comme une machine de guerre contre eux en finissant de briser le cadre traditionnel de vie. D’une manière générale, l’IRA attisera involontairement des tensions et des divisions qui remontaient parfois bien avant l’arrivée des Blancs!.

 

Ses effets seront en outre moindre que ce qu'en espérait Collier. En raison du manque de compétence des indiens dans le domaine économique, la plupart des coopératives n'existeront que quelques années, les Apaches étant l'exception confirmant la règle.

L'élevage profitera cependant des mesures de Collier, le cheptel bovin possédé par les tribus passant de 170000 têtes en 1932 à 390000 en 1950.

Seules quelques familles parviendront à élever sensiblement leur niveau de vie.

Sur le plan sanitaire, la mortalité reculera quelque peu tout en restant la plus élevée parmi les minorités américaines.

Pour le domaine culturel, l'IRA sera un semi-échec. S'il aidera à la survie des traditions artistiques et à la survie des religions autochtones encore vivantes en 1930, celles qui réapparaîtront entre 1930 et 1950 seront constituées d'emprunts à d'autres cultures amérindiennes et fortement influencés par la culture blanche dominante.

 

 

IX) Les Amérindiens et la Seconde Guerre Mondiale, ou le retour des "Dogs Soldiers

 

La déclaration de guerre des Etats-Unis aux nations de l’Axe (Allemagne-Italie-Japon) à la suite de l’attaque de Pearl Harbour ne fut pas une surprise pour les Amérindiens.

a) Tentatives de séduction nazies

 

Dès les années 1920, les amérindiens avaient vu des « anthropologues » allemands ou japonais venir essayer d’étudier leurs langues. On se souvenait en effet, surtout en Allemagne du rôle des « Code Talkers » en France lors de la Première Guerre Mondiale, et ces nations étaient désireuses de créer un « corpus » des langues amérindiennes parlées aux Etats-Unis pour comprendre les communications d’éventuels « Code Talkers » lors d’un éventuel nouveau conflit.
La diversité et parfois la complexité des langues amérindiennes voueront cet effort à l’échec. Les nations indiennes elles-mêmes s’y opposeront. Ainsi, dans les années 1930, des « ethnologues » allemands se verront interdire l’accès au territoire Navajo sur décision du gouvernement tribal.

Nation pionnière dans l’étude ethnologique des peuples amérindiens, l’Allemagne, une fois qu’elle aura cédée aux sirènes du Nazisme, continuera fortement à s’intéresser à ceux-ci.
Pour le Führer, qui était un grand admirateur des romans westerns (Winnetou) de Karl May (1842-1912), les indiens d’Amérique étaient des Ariens d’honneur (surtout les Sioux), « car originaires de l’Atlantide, comme les Ariens, ils utilisent aussi dans leurs symboles la Swatiska » !. Aussi, plusieurs tentatives pour les séduire seront menées par le biais du German American Bund qui finança les activités de groupuscules comme l’American Indian Federation. Celle-ci s’attaquait à la politique de réforme de Collier en la présentant comme d’inspiration « judéo-bolchevique » et en réclamant la suppression des réserves. Bien que comptant dans ses rangs quelques véritables amérindiens, son influence sera nulle, surtout à partir du moment où sera dévoilé ses accointances avec l’Allemagne Nazie.

 

La connaissance des théories de suprématie raciale des Nazis par les amérindiens aboutira à un rejet Les 14 Code Talkers Comanches de celles-ci, tant parmi les traditionalistes que chez les autres. Symboliquement, ils cesseront d'utiliser le motif traditionnel de la swatiska en 1940. Dès l’irruption de la guerre en Europe, des milliers d’amérindiens s’engagèrent dans l’armée : ils savaient qu’il était inévitable que les Etats-Unis entrent en guerre contre les puissances de l’Axe et prenaient les devants. Ils se battront pour le pays dont ils étaient les citoyens, les Etats-Unis, avec la même ardeur que celle qu’ils avaient déployé pour défendre leurs terres et leur culture contre les Blancs.

 

 

b) Participation à l'effort de guerre

 

Si l’on regarde les chiffres, cet engagement sera massif : sur les 350000 Amérindiens vivant en 1940 aux Etats-Unis 44000 s’engageront dans les forces armées américaines, de terre, de l’air ou de mer.
3600 Navajos seront volontaires pour une guerre dont 300 (près de 10%) ne reviendront jamais.

Même les pacifiques Pueblos, qui essayaient de se tenir à l’écart du monde des Blancs donneront 213 volontaires, 10% de leur population. En tout, 1200 Pueblos partiront pour la guerre. 50% n’en reviendront pas.

De nombreuses femmes s'engageront dans les services de santé ou d’auxiliaires.

Et beaucoup ne seront pas admis parce que illettrés ou en mauvaise condition physique comme ce jeune Chippewa refusé parce que le scorbut lui avait fait perdre toutes ses dents. Furieux, il déclara à un ami « Les ennemis, je ne veux pas les mordre, mais les tuer à coups de fusil ! ».

 

Trois jeunes amérindiennes membres du Corps Auxiliaire Féminin des Marines (1943)Ils n’étaient pas tous relégués à des postes subalternes ou au rang de simple soldat. L’Osage Clarence Tinker (1887-1942) était major général de l’armée de l’air américaine et commandait un groupe de bombardier. Il trouvera la mort lors de la bataille de Midway. Le Cherokee Joseph « Jocko" Clark (1893-1971) commandera plusieurs porte-avions dans le Pacifique.

Ils seront de tous les combats : des jungles de Nouvelle-Guinée aux neiges de l'Alaska, des déserts d’Afrique aux cités d’Europe.

Parmi les parachutistes qui sautèrent sur la Normandie se trouvaient des Lakotas, tandis que des « Code Talkers » Comanches furent parmi les premiers à prendre pied sur les plages normandes. Ces mêmes Comanches seront parmi les premiers américains à entrer dans Paris. Des Crows combattront tout le long du chemin qui les mènera de la Normandie à la République Tchèque. Des Apaches et des Navajos seront présents parmi les soldats qui débarqueront sur les plages de Provence le 15 août 1944.

 

Ces combattants étaient plutôt bien acceptés par les soldats blancs des unités dans lesquelles ils combattaient. Certes, on les désignait souvent par l’appellation de « Chief » mais celle-ci n’avait pas un caractère de dénigrement, faisant plutôt allusion aux qualités guerrières réelles ou supposées de la personne ainsi désignée. De manière générale, les amérindiens ne souffraient pas des discriminations imposées aux afro-américains. Cela ne posait aucun problème pour des soldats blancs d’être commandés par un officier ou un sous-officier d’origine amérindienne, alors que les noirs étaient le plus souvent affectés aux transports ou au ramassage des cadavres, sur la foi d’un vieux rapport attestant « qu’ils ne pouvaient combattre dans une guerre moderne » !

Les rares cas d’ostracisme furent le plus souvent balayés par la camaraderie de combat : que l'on soit blanc ou indien, « manger à la même gamelle dans un trou d’obus sous la pluie crée des liens ». Très souvent les anciens combattants d’origine amérindienne raconteront qu’alors ils se sentaient pleinement citoyens des Etats-Unis.

 

L’armée sera même pour les plus traditionalistes un espace de liberté ! Au sein des unités où ils étaient assez nombreux pour cela, les autorités militaires fermeront les yeux sur des cérémonies destinées à porter chance aux combattants ou à leur assurer leur victoire. Le correspondant de guerre Ernie Pyle (1900-1945), dans l’un de ses derniers reportages avant sa mort le 18 avril 1945 à Okinawa décrira l’une de ces cérémonies organisées avec les moyens du bord pour demander un débarquement sans perte sur Okinawa. L’assistance était essentiellement composée de soldats blancs, dont des officiers supérieurs. Pour la petite histoire, le débarquement se fera sans problème, les japonais ayant fait le calcul de laisser débarquer les américains pour les saigner à blanc à l’intérieur de l’île. De fait, la bataille d’Okinawa sera la plus sanglante de la guerre pour l’armée américaine.

 

Mais ce n’est pas uniquement sur le front qu’iront les amérindiens. Beaucoup d’autres iront travailler dans les usines d’armement situées dans les villes. Entre 1940 et 1950, le nombre « d’urban indians » doublera.

Dans les réserves, on augmentait le nombre de têtes de bétails pour répondre aux besoins de l’armée et même dans celles aux sols les plus ingrats on grattait frénétiquement la terre pour faire des « Jardins de la Victoire ».

 

  

c) Conséquences du second conflit mondial

 

 La guerre transformera profondément ceux qui avaient pris part à celle-ci  en les mettant en contact avec le monde extérieur et en leur faisant découvrir d’autres styles de vie. Beaucoup saisiront l’opportunité que le gouvernement offrait aux anciens combattants : une entrée à l’université pour y étudier.

 

Mais elle remettra aussi d’anciennes cérémonies presque oubliées en usage… Sur bien des réserves, les combattants de retour à leurs foyers devront suivre des rites de purification pour éviter d’amener avec eux les âmes des ennemis tués. D'anciennes sociétés de guerriers comme les « Dogs Soldiers », qui ne se composaient plus pratiquement que de quelques vieillards désabusés retrouveront une nouvelle vigueur avec l’afflux de nouveaux membres. Cela a été étudié par William Meadows chez les Kiowas, Kiowas-Apaches et Comanches de l’Oklahoma (« Kiowa, Apache and Comanche Societies/University of Texas Press-2003).

1942 verra la première célébration officielle en près de 50 ans chez les Lakotas de la "Danse du Soleil" suite à une permission exception provenant de Franklin Roosevelt lui-même. Cette cérémonie avait en effet pour but de favoriser par la prière la victoire des Alliés.

 

 

X) L'après guerre et la politique de Termination.

 

Pour résumer, la Seconde Guerre Mondiale aménera d'importants changements culturels chez les Amérindiens en les mettant plus en relations avec le monde hors des réserves. Le manque de main d'oeuvre et les besoins de l'industrie de guerre feront que beaucoup d'indiens gagneront les villes pour y trouver des emplois convenablement rémunérés, particulièrement sur la côte Pacifique et autour des Grands Lacs. De 1940 à 1950, le nombre "d'urban indians" doublera. Ainsi, de nombreux Comanches et Cherokees iront s'établir en Californie, attirés par les emplois des usines d'aéronautique et des chantiers navals.

 

Or, dès 1943, une commission du Sénat qui enquêtait sur les conditions de vie des amérindiens au sein de réserve releva leur extrême pauvreté en l'attribuant à la mauvaise administration de celles-ci par le Bureau of Indian Affair. La conclusion qu'elle en tira était que certaines tribus devaient dans leur intérêt même ne plus bénéficier de la protection fédérale et se gouverner par elles-mêmes. Ils pensaient aussi qu'elles devaient s'assimiler à la culture dominante et que les lois les discriminants devaient être abrogés.

 

Déjà, le BIA lui-même menait une politique de "relocation" des amérindiens vers les villes. En leur promettant des emplois et des logements décents, il tentait de les persuader de quitter les réserves pour les grandes cités où en théorie ils ne pourraient que s'assimiler.  En fait, ils y rencontraient le racisme, la solitude, le chômage et se trouvaient contraint de loger dans des taudis à la périphérie des cités. Très souvent, ils sombraient dans l'alcoolisme et la clochardisation. L'un des grands artisans de cette relocation n'était autre que Dillon Myer, l'un des "organisateurs" de l'internement des américains d'origine japonaise de 1941 à 1945!

 

 

a) "Termination"

  

C'est alors qu'un sénateur de l'Utah et fervent Mormon, Arthur Watkins (1886-1973) fit Arthur Watkinscampagne pour que tous les liens du gouvernement fédéral avec les nations indiennes soient rompus et que les citoyens de celles ci aient exactement les mêmes droits et obligations que les autres américains, ce qui impliquait la disparition non seulement des réserves, mais aussi de l'existence juridique même des nations indiennes et l'abrogation de tous les traités signés entre Washington et les tribus.

Politicien réputé pour sa détermination, Watkins avait été avant la guerre un fervent partisan de l'isolationnisme et était un antisyndicaliste convaincu, membre du Parti Républicain. Watkins se déclarait persuadé que la "Termination" était la meilleure chose qui pouvait arriver aux indiens et la comparait volontiers à l'émancipation des esclaves par Lincoln. Inutile de dire qu'il ne prit jamais la peine d'en parler avec un amérindien et qu'il était le "bras armé" de gens qui étaient très intéressés de mettre la main sur les terres des réserves au moindre coût.Il sera prouvé par la suite que pour convaincre la majorité des membres du Congrès que les amérindiens étaient "mûrs" pour une telle mesure; il fournira des témoignages et des informations volontairement truquées ou orientés pour aller dans ce sens.

Il ira plus loin encore dans le cas des Menominees du Wisconsin. Il ira jusqu'à déclarer publiquement que pour eux la "Termination" était inévitable et se montra si inflexible devant les Menominees qui témoignèrent devant lui que la tribu vota massivement pour la "Termination" sur la foi qu'ils n'avaient de toute façon pas d'autre choix!


En 1953, le Congrès prit une résolution qui appelait à la "Termination" des Flatheads (Salishs), Klamaths, Menominees, Potawatomi et Turtle Mountain Chippewa et de toutes les nations indiennes des états de Californie, New York, Floride et Texas. Ceci voulait dire le retrait de toutes les aides, protections et services offerts par l'état fédéral et la fin des réserves. Les membres des tribus en état de "Termination" devenaient des citoyens américains comme les autres. Ladite résolution demandait aussi de manière pressante au Département de l'intérieur de désigner d'autres nations dont le statut pourraient être terminé dans un futur proche.

 

La même année, une loi autorisa plusieurs états (Californie, Nebraska, Minnesota, Oregon et Wisconsin) à étendre leurs juridictions civiles et criminelles sur les réserves se trouvant à l'intérieur de leurs frontières, à quelques exceptions près. Après son admission en 1958, l'Alaska fut inclus dans les états où la "Termination devait s'appliquer.

 

 

b) Effets de la "Termination"

 

Pour voir les effets de cette politique, prenons l'exemple de quelques peuples.

 

Les Klamaths étaient en 1953 une tribu prospère grâce leurMembres du Conseil Tribal des Klamaths en 1955 gestion intelligente des forêts couvrant le territoire de leur réserve.  Le bûcheronnage était leur ressource principale et donnait du travail à de nombreux indiens. Les leaders tribaux étaient en faveur de la "Termination" et sous leur influence 77% des membres de la tribu l'acceptèrent. Les dernières terres tribales furent vendues en 1974.

Loin d'enrichir la tribu, la "Termination" l'appauvrit : les forêts souffrirent de "coupes à blanc" par des sociétés de bûcheronnage qui n'employaient que peu de Klamaths. Réduits au chômage et appauvris, ceux-ci comprirent leur erreur et se réorganisèrent en entité tribale, bien que dépourvus de terre. Ils firent appel de la décision de "Termination" et obtinrent en 1986 une nouvelle reconnaissance de leur statut par le gouvernement fédéral. Ils ont également pu racheter des parcelles de terre, mais désormais sur neuf personnes vivant sur l'ancien territoire de la réserve Klamath, cinq sont d'origine non-amérindienne.

 

Le cas des Menominees du Wisconsin était encore plus flagrant. Avant la "Termination", ils vivaient plutôt confortablement de l'agriculture, du tourisme et de l'exploitation forestière. Ils avaient une scierie qui donnait du travail à nombre d'habitants de la réserve. Leur unité de sapeur-pompiers et leur hôpital servait non seulement aux habitants de la réserve, mais aussi à ceux résidants à proximité de la réserve, amérindiens ou pas.

Rétablissement de la nation Menominee du WisconsinLa "Termination" y fut une catastrophe! Les amérindiens désormais isolés et livrés à eux-mêmes se retrouvèrent dans des situations ubuesque telle que celle de devoir racheter leurs propres maisons et se retrouvèrent face à des taxes qu'ils ne payaient pas auparavant. Beaucoup sombrèrent dans la pauvreté la plus noire. La scierie fermera et là aussi les forêts seront exploitées sans ménagement par de grandes compagnies forestières. Le taux de Menominees tombés en-dessous du seuil de pauvreté sera alors de 80%! L'unité de sapeur-pompiers disparaîtra avec la réserve et l'hôpital fermera parce qu'il ne correspondait pas aux normes de l'état du Wisconsin.

Des activistes, dont l'avocate Menominee Ada Deer (1935-) lancèrent un mouvement de protestation et des actions juridiques qui trouvèrent leur aboutissement en 1975 par le rétablissement du statut tribal.

 

c) Conséquences et fin de la politique de "Termination"

La même histoire pourrait être raconté au sujet d'autres peuples. Ironiquement, loin de diminuer les frais de l'état fédéral, la "Termination" lui en coûta bien plus car il lui fallut voler au secours des démunis et ensuite verser de substantielles indemnités lors des restaurations de l'autorité tribale! Dans tous les cas, la "Termination" s'avérera ruineuse pour la santé et l'éducation des nations indiennes concernées et leur économie. Ainsi, chez les jeunes Menominees qui se trouvèrent plongés dans les écoles de l'état, le taux d'abandon d'étude allait grimper jusque 75%, principalement en raison des discriminations qu'ils subissaient, alors qu'avant la "Termination", les écoles tribales avaient un niveau équivalent celles de l'état.

Par contre, comme par hasard, ces "Terminations" engendrèrent parfois de substantiels profits pour des entreprises du secteur privé

  

Entre 1953 et 1964, 109 tribus furent "terminées".

Bien loin de favoriser l'assimilation des indiens, cette politique n'arriva qu'à favoriser l'éclosion d'un militantisme pan-indien qui prenait comme Manifestation Alcatrazmodèle les mouvements civiques des afro américains. Plusieurs délégations amérindiennes rencontrèrent d'ailleurs Martin Luther King pour voir si des actions communes pouvaient être menées. Cela avorta, car les problèmes des amérindiens sont bien différents de ceux des noirs américains, mais ils retinrent l'importance de médiatiser leurs actions et de leur donner un caractère spectaculaire. Certaines tribus réussirent à "faire durer" jusqu'à l'abrogation de la loi en 1975, d'autres s'y opposèrent victorieusement comme les Choctaws de l'Oklahoma en 1969-1970.

 

Participants du Congrès de Denver en novembfre 1944

 

Annonciateur de ce mouvement, le "National Congress of American Indians" est fondé le 18 novembre 1944 à Denver (Colorado) pour justement unir les différentes nations indiennes (celles d'Alaska incluses) dans l'objectif de leur permettre de défendre et d'étendre les droits de celles-ci, tant politiques, économiques, sociaux et culturels avec une voix unique. Les membres fondateurs de cette association étaient tous amérindiens et pour la plupart fonctionnaires du Bureau des Affaires Indiennes. Conscients des problèmes que cela pouvait soulever, ils prirent très tôt une mesure interdisant à des membres du BAI à se présenter parmi les candidats à la direction du mouvement.Ces derniers sont élus par les différentes tribus auquel un nombre de vote est attribué selon leur importance numérique (jusque 500=100 votes... plus de 7500, 180 votes).

Le "National Congress" existe toujours de nos jours et demeure une composante majeure des mouvements amérindiens..

Dès 1949, il entrera en action pour poursuivre le gouvernement fédéral au sujet des discriminations envers les amérindiens dans le monde du travail.

L'année suivante, il interviendra au profit des indigènes de l'Alaska en faisant retirer de la constitution de cet état une clause interdisant la constitution de réserves.

En 1954, ils empêchent le vote d'une loi qui aurait permis aux états d'étendre leurs juridictions criminelles et civiles sur les terres indiennes.

 

Cependant, beaucoup de militants trouvent qu'ils ne vont pas assez loin et les jugent trop conciliants... Une nouvelle époque allait s'ouvrir : celle du "Red Power"

 

 

A suivre...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 







12/09/2012
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